Les parents de Sambre, expatriés, vivent à Madagascar et traversent ce qu'il
est de coutume d'appeler une crise conjugale. Le temps pour eux d'aplanir leurs
différends, ils ont jugé utile que Sambre passe l'été chez son oncle et sa
tante qui viennent de s'installer à Casablanca dans une jolie villa de la rue
Lemercier au coeur du bien nommé quartier Palmiers.
Le quartier a beaucoup changé ces
dernières années. Les anciennes maisons du début de la rue, vendues, ont été
rasées pour laisser place à un centre commercial et deux rutilants immeubles
d'habitation de quelques dizaines d'étages qui menacent de ne
bientôt plus laisser passer la lumière du jour.
La petite Sambre arrive dans ce
contexte. A la fatigue du voyage, à la tristesse de savoir ses parents en
instance de séparation (les enfants comprennent tout à cet âge) s'ajoute une cohabitation délicate avec son cousin Rémi, mutique, renfrogné. Mais elle est gaie,respire
la vie malgré tout.
Sa tante Josette n'est pas méchante
mais elle a besoin de dominer, de
contrôler. Elle Ne sait pas mettre les distances de sécurité nécessaires.. Une femme aux prises a des angoisses que les enfants ne sont pas en âge ni en état de comprendre,
d'appréhender.
Exemple : pensant bien faire, Tata Josette s'entête à pulvériser du baygon sur les cheveux de la petite Sambre persuadée d'y trouver
un remède miracle contre les poux qui viennent de trouver refuge dans sa
chevelure épaisse... Résultat : coma, hospitalisation. Sambre est vite ramenée à
la vie. Au réveil, hors de danger, elle voit un cathéter s'échapper de
l'intérieur de son coude via un petit tube en caoutchouc transparent. En le
suivant du regard, elle finit par découvrir à l'autre bout le visage de son cousin Rémi,
empreint d'affection, de gravité aussi. Il est là, au coin du lit, lui tient la main.
Rémi lui explique que ses parents ont sauté dans un avion depuis Madagascar pour venir la rejoindre. Ils seront là d'ici 24 heures. Rémi s'excuse aussi
d'avoir été peu engageant avec elle depuis son arrivée.
Sambre lui pardonne et lui glisse
alors son secret : elle est revenue avec un don. Elle sent fort, beaucoup plus fort les
choses. Elle a désormais le pouvoir de capter des énergies lointaines,
inaccessibles pour le commun des mortels... Elle supplie Rémi de lui rendre un service. Elle le lui murmure au creux de
l'oreille.
Le soir, Rémi rentre avec ses parents.
Le climat est glacial. Sa maman, Josette, s'en veut terriblement. Elle culpabilise, pleure a chaudes larmes. Rémi profite d'un moment
opportun pour avoir l'attention de son papa. Il a besoin de son aide.
Ensemble, ils descendent à la cave.
Dans le fonds de la pièce obscure, un vieux congélateur d'un autre temps
ronronne. Il doit être là depuis des décennies. Trop lourd à déplacer. Son bourdonnement et la petite lumière qui se projette dans la pièce
depuis un petit triangle sur sa façade créent une vibration particulière, donnent l'illusion que l'encombrant garde-manger est en vie. Qu'il observe. Qu'il
rumine. Qu'il attend son heure.
A l'intérieur, tout au fonds derrière
une paroi de glace, l'enfant désigne quelque chose. Le père est subjugué en
identifiant les contours d'une bouteille.
"C'est fou, tu es observateur mon
chéri, je n'avais jamais fait attention. Et elle doit être ici depuis très, très longtemps.... D'après ce que je sais, le congélateur est là depuis toujours, depuis belle lurette en tout cas. C'est increvable ces machins-là
A l'aide d'un coupe-papier, Papa
creuse, il creuse... Comme le sculpteur affinant les contours de son oeuvre.
Au bout de quelques minutes la
bouteille est entre ses mains.
A l'intérieur, pas de liquide mais ce qui s'apparente à ce qui fut un bout de papier tout replié sur lui-même.
Le papa retrouve l'espace fugace d'un instant les yeux pétillants de son enfance derrière ses lunettes aux verres épais.
"Bingo, un message à l'intérieur comme dans les films de pirates... J'ouvre ?
Rémi suggère de ne pas y toucher, de la ramener illico intacte à Sambre.
"Elle saura quoi faire, Papa !
Papa a l'air surpris, dépassé. Mais il
acquiesce. L'histoire est belle et il veut comprendre où tout cela les mènera.
Voilà maintenant que sur la banquette arrière de la voiture de fonction de Papa, Rémi est un messager dévoué corps et âme, lui d'ordinaire si détaché, serre contre lui, sa vie en dépend c'est certain, la bouteille enveloppée dans une serviette comme un nourrisson emmailloté.
En quatrième vitesse, Ils traversent et déchirent la nuit jusqu'à la clinique
où l'accueille Sambre, toute excitée malgré sa convalescence.
Elle communique avec la petite
bouteille qui est encore givrée comme une orange. Se réveille-t-elle d'un long
sommeil ? Aura-t-elle tout oublié ?
Sambre est attentive à
chaque sensation. Ses petits doigts glissent sur le verre humide. Elle ferme
les yeux.
Des images remontent comme des bulles
qui se faufileraient dans la bouteille entre deux blocs de glace.
Nous sommes quelques décennies plutôt.
Le quartier n'est alors peuplé que de maisons d'un seul niveau. Des palmiers ici et
là justifient le petit nom du coin. Nous sommes dans cette rue Lemercier du
Quartier Palmiers.
Un grand départ se précise. Dans la
précipitation Des visages inconnus. Style vestimentaire pas d'aujourd'hui. Une
génération avant. Peut-être deux. Et cet enfant au centre. Un enfant blond
comme les blés. Timide. Son berger allemand Tim. Qui aime se cacher ici ou là.
"Tim, Tim , siffle le papa rondouillard, passablement essoufflé.
La maman organise sèchement. Donne des
consignes. Parle fort. D'autorité. Un camion de déménagement devant. C'est la
cohue.
Le petit garçon effacé joue avec une
bouteille vide. Il glisse un petit bout de papier plié cent fois à l'intérieur, re-clipse la capsule froissée. Puis il descend vers le
sous-sol, à la buanderie, son visage est inondé de larmes lorsqu'il ouvre la
large porte de l'imposant congélateur.
Il marmonne quelques mots
inintelligibles en glissant le contenant tout au fond du bac le plus en haut.
Qu'il recouvre de la glace trouvée autour. Il grimace de douleur, la sensation de brûlure à ses extrémités.
Il s'ébrèche les ongles sur la glace. Souffle sur ses doigts qu'il a gelés.
"Robin, Robin !
Sa maman l'appelle. Le petit Robin referme
la porte du congélateur.
Sambre rouvre les yeux sur son lit
d'hôpital. Elle en est certaine, la petite bouteille portait un tablier. Un fin
morceau de papier collé sur son ventre. Avec un oiseau dessus. Qui n'est plus
là. Quelques traces anciennes de colle sont néanmoins là pour lui rappeler
qu'elle n'est pas complètement folle.
Elle pose son oreille contre le verre comme on écoute les battements d'un coeur. Longuement.
"C'était de la limonade, murmure-t-elle
Puis s'adresse à Rémi en lui confiant la bmdélicatement la bouteille.
"S'il te plaît, va à l'hôtel face
à la gare de Casa Port. Tu demanderas la chambre 421 à l'accueil. Vas-y
maintenant avec tata Josette. Elle dira oui c'est sûr !
Et voilà Tata Josette qui
a trop à se faire pardonner. La voilà qui fonce dans la nuit de Casablanca. Rémi est sur la
banquette arrière, il regarde les lumières de la grande ville défiler à toute vitesse au coeur
de la grande nuit.
"Merci maman, tu verras que Sambre a
raison !
Lui et sa maman sont à l'accueil
Rémi demande à appeler la chambre 421.
Un monsieur d'une quarantaine d'année
dans un complet gris, dégarni, ventripotent, a ses petites lunettes rondes, cerclées de métal, posées sur le bout de son nez.
Il sort de l'ascenseur et s'approche d'eux
"Oui ?
Rémi interroge
"Monsieur Robin ?
Le monsieur interloqué, acquiesce
Rémi lui tend le téléphone de sa
maman. Sambre s'adresse a lui émue depuis son lit.
"Bonsoir Robin. Ce serait trop long à
expliquer, mais je sais que vous avez vécu ici à Casa dans une maison de la rue Lemercier que mon tonton et ma tata occupe aujourd'hui. Et je sais que vous êtes de passage pour
le travail...
"Comment est-ce que...
Robin est abasourdi.
Rémi lui remet alors fébrilement la serviette
éponge que Robin déplie soigneusement.
En découvrant la bouteille, il reste
muré dans un silence ému, sans réaction. Ses yeux deviennent progressivement ceux d'un
enfant qui n'a jamais quitté Casa.
Il murmure enfin, habité d'une passion
folle, le regard brûlant de nouveaux anciens projets à (re)naître.
"La Cigogne...
Au même moment sur l'écran du
téléphone que Robin vient de rendre à Josette, les parents de Sambre viennent
d'arriver dans le champ et couvrent de bisous leur fille adorée sous le regard
attendri du papa de Rémi qui veille, bienveillant, dans un coin de la chambre.
Dans ce hall d’hôtel un peu froid,
Robin ajoute les yeux dirigés sur le contenu de la bouteille...
"Sur ce bout de papier que vous voyez là, j'avais scellé le serment que nous nous retrouverions un jour. Je ne savais ni ou ni quand, et j'avais complètement oublié cette histoire jusqu'à cet instant...
Robin croyait aux forces de l'esprit. Dieu qu'il avait raison.