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vendredi 27 décembre 2024

The great escape

Tout commence dans cet angle mort que forme la rue Zéphir avec l’impasse des soupirs où nous vivions alors ma mère, mon père et moi.

La terminale ! L’heure de la fin des cours a sonné. Comme souvent après la quille, je fais mon poisson pilote. J'accompagne le copain du moment, Robin un grand dadet qui sait tout sur tout. A l'époque, je le suis comme un toutou jusqu'au Bon Accueil, le rade du coin. C’est le bon copain de ces années-là. Un repère rassurant. Il a déjà balisé pas mal de passages obligés vers l'âge adulte. Il a pris de l’avance quoi. Redoublant, il a par exemple déjà quelques poils au menton et une petite amie aussi. Une régulière, fraîchement débarquée de La Réunion et scolarisée en cours de route. Et puis il a ses habitudes, on a nos habitudes au Bon accueil, son Babyfoot et son demi d’après les cours. Moi je carbure encore au lait fraise. Je n’en ai pas encore vraiment honte. C'est l'enfance qui a survécu en moi. Je crois que j’aime bien l’idée à l’époque d’être de sa bande pour « en être » mais plus que ça ce serait trop… Je suis curieux comme je le suis de lire sur le visage de maman le soulagement de me voir arriver… Toujours un peu en retard, juste ce qu’il faut pour qu’elle soit assez inquiète mais pas de trop, pour qu’elle me serre assez fort dans ses bras, qu’elle m’étouffe de son amour maternel, juste ce qu’il faut.

Alors parfois je dépasse un peu les bornes… parce que je veux me faire désirer.

Ce jour-là, je me souviens que le lait fraise vite ingurgité agit, que mon ventre fait « chololo »… Je descends aux toilettes. Quand je remonte, le mémorable duo est déjà en place : 2 improbables occupants du milieu de l’après-midi. Cédric, essoufflé, est un petit gars (façon de parler, c’est une gigue, filiforme, immense avec toujours le sourire au coin des lèvres) de la classe plutôt discret. Il était d’ailleurs absent à l'école ce fameux jour. A ses côtés un lit médicalisé monté sur roulettes et un vieillard à l'air fort détendu est allongé dedans sous une épaisse couette rose. J’ai vite fait de comprendre qu’il s’agit de son grand-père. Et que Cédric lui a comme qui dirait ouvert la voie à la plus belle des expériences : l’école buissonnière.

J'imagine brièvement Cédric courant dans une avenue en pente douce après le lit médicalisé garni comme animé d’une vie propre quelque part entre la clinique privée toute proche et le Bon Accueil. Son Papy est un vieil homme à l’œil étrangement vif, qui semble attendre quelque chose avec passion de tout son être.

"Appelle petit, appelle, elle va répondre pour sûr

Il semble ardemment désirer parler dans le combiné du téléphone mural que son petit-fils lui tient fermement contre l’oreille.

J’apprendrai plus tard que le vieux monsieur rêvait de retrouver son amour de jeunesse qu’il avait rencontré dans ce même café 70 ans plus tôt. Roselyne Lacombe. Cédric a retrouvé le numéro de la dame qui est paraît-il toujours vivante. Hélas personne ne répondra au numéro composé cette fameuse fin de journée et son Papy s’en retournera le soir même dans sa petite maison de retraite. Reste une parenthèse enchantée qu’il aura partagée avec son petit fils, le temps d’une folle équipée. Une escapade dans le couchant. The Great Escape jusqu’au bistrot du coin.

Quant à moi, je finis par rentrer plus tard que d’ordinaire. Comme prévu, ma mère dans tous ses états me serra fort contre elle mais Papa souvent partisan de l'austérité prit le contre-pied, m’administra une bonne taloche pour « avoir traîné comme un vaurien après l’école ». Refusant de consulter pour des douleurs thoraciques, il succomba à une crise cardiaque une semaine plus tard. Choisit-on jamais comment l’on quitte la scène ?

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