La chair de poule vous dis-je, pas celle qui vous parcourt l’échine à l’écoute d’une symphonie fantastique. Plutôt celle qui vous grignote la couenne et descend vous secouer les os lorsque l’organisme se prépare à la fuite face à l’impérieux danger.
Je vous parle du temps brumeux de mes 20 ans. On m’appelle alors Mister OCB, bien avant que les problèmes de santé mettent fin d'eux-mêmes à tant d’excès coûteux. Terreur de l’Ouest Parisien, je roule plus vite que mon ombre et m’abîme facilement dans les vapeurs et autres lâches manipulations que fomente le THC dans votre dos, de celles qui vous renforcent paradoxalement dans l’idée que votre corps est votre ennemi, qu'il faut le faire taire à tout prix, et pire, que le monde autour en est le grand architecte, conspirateur en chef de votre inexorable perte… Curieuse époque que les plus fragiles (dont j’étais) traversent avec la démarche mal assurée (invisible pour le commun des mortels) de l’éclopé. La recette est alors simple pour avoir la paix. Donner le changer, paraître. A la question « comment ça va ? », répond le sourire bien aise : « pleine forme et toi ? ». Et le tour était joué.
Parfois, notamment lors des soirées monstres comme la vie étudiante en a le secret, le vernis se craquèle et je dois trouver du répit aux toilettes ou dans la salle de bains. Allez hop, dans la baignoire (lorsqu’elle ne débordait pas de bières fraîches), je tire le rideau pour passer inaperçu le temps de retrouver mes esprits, un peu de dignité, un semblant de joie pour la façade. Le temps matériel de tout reconstruire.
C’est précisément là que je me tiens ce fameux soir. La soirée d’anniversaire du populaire Jibouille bat son plein et me voilà planqué, à l'aise comme on peut l’imaginer en pareilles circonstances. Je cherche de l’air, le rideau tiré.
Comme si c'était hier...
Je viens d’achever le reste d’un joint dans le siphon lorsque la fenêtre au-dessus du lavabo s’ouvre… On est au rez-de-chaussée. Je pense un instant à un courant d’air. Puis au Père Noël qui se serait planté de trois semaines. On est le 11 décembre.
Le rideau de douche vacille et je comprends vite qu’il n’y a pas que l’air qui se soit engouffré. Quelque chose déraille. Une ombre s’est vraiment faufilée dans la pièce. Je la devine et je ne souris plus du tout. Mon coeur s’emballe et je retiens ma respiration, les dernières vapeurs de skunk avec. Il y a le bruit sec de deux pas lourds sur le carrelage. Et l'odeur particulière de vapeurs d’alcool frelaté. Aigre, acide.
Je me penche et je l’entrevois. Je reste silencieux ; les idées fusent, s’entrechoquent. Un ami désireux de faire une surprise ? Il est de dos. Je ne reconnais personne de familier. Il marmonne. Se lave les mains longuement qu’il a étrangement sales. Epaisses.
J’ai quoi qu’il en soit trop honte pour faire quoi que ce soit qui signalerait mon insigne faiblesse au monde extérieur. Ce serait une mauvaise réputation à naître dans ces petits milieux autorisés. Mais la peur s’ajoute à la décision de ne plus bouger, même un petit doigt.
Je le vois se saisir de mon masque effrayant de Michael Myers et du couteau du cuisine en plastique qui choient ensemble sur la paillasse. Il ajuste le masque face au miroir. Pas eu le temps de voir son visage. Ca ne me rappelle pas que des bon souvenirs. Mon coeur s’emballe.
Il ouvre la porte laissant un bruit dingue s’engouffrer dans la salle de bains.
Je compte bêtement jusqu'à 10 dans ma tête Dieu sait pourquoi.
Puis je lui emboîte le pas sans autre projet que celui du chat lors dans les jeux de notre enfance. Façon de dédramatiser peut-être. Allez comprendre. En sortant, c’est la cohue, je croise Anna derrière son masque au rire forcé d'Hillary Clinton. Avec le recul, elle me cherche sûrement, ça fait quelques temps qu'on se cherche, je crois que je lui plais, mais là ce n'est pas ou plus du tout le moment.
Y a du beau monde. Partout, ça fête, ça saute, ça hurle, ça trépigne, ça s'empoigne avec affection. Je cherche Michael Myers du regard dans une forêt de masques. Je ne veux paniquer personne. Juste le repérer. Me rassurer aussi. Les gens me reconnaissent soudain.
"Bah Rémi... Il est où ton masque ? Tu fais grève ? Tu joues plus ?
Rires gras de Laurel et Hardy. Je ne suis plus luné pour répondre à qui que ce soit. Même l'animal social en moi s'est égaré.
Puis Frank Sinatra me désignant le jardin.
"Ah ben merde j'ai cru que c'était toi dehors ... trop drôle !
Re-rire gras.
Le buffet... Il faut me faufiler à découvert jusqu’au buffet, craignant les remarques des uns et des autres confortablement planqués sous leurs faciès de carton.
Au fond du petit jardinet de 3 mètres sur 3 mètres. C'est là que je le retrouve, au-dessus du banquet plus si garni. Massif, de dos, immobile. Pour tout dire inquiétant.
Il fait froid dehors. Une neige presqu’invisible se met à tomber et tout le monde s'excite de plus belle, persuadés de pouvoir intervenir avant que les innombrables flocons ne touchent le gazon pelé.
Michael se baffre, ses doigts disparus sous le masque. Sa longue gabardine beige rappelle davantage un peignoir que le pardessus de l'inspecteur Gadget. Puis il se remet debout et rejoint le banc, s’asseoie dessus, se penche sur de minuscules écritures, cherchant à y déceler quelque vérité…
Il se redresse, et c’est le tableau qui me hante encore aujourd’hui. Il sort d’une de ses poches un petit couteau (du genre Suisse).
Je vois rouge, fonce dans l’appartement à la recherche de Jibouille planqué derrière son masque de Frankenstein. Je l'empoigne et le guide jusqu’au jardin.
Mais plus de Michael Myers.
Nulle part.
Il se moque. Ai-je rêvé ?
La neige a cessé.
Je passe pour un excité.
Mon pouls redescend. Je me détends.
Et c’est alors que je le vois briller sa lame au pied du banc.
L’Opinel est là.
D’intuition je m'en empare et scrute les inscriptions juste au-dessus. Y est gravé maladroitement :
MON BANC S’APPELLE REVIENS
C’est alors que je comprends. Jibouille aime chiner à cette époque. Je l'interroge et ce banc il confesse l’avoir récupéré non loin sur un trottoir et ramené avec l’aide d’un voisin.
Je passe finalement la nuit sur place. Le lendemain je le convainc de remettre le banc là où il l’a trouvé au bout de la rue près d’un square. Lorsque nous arrivons, transpirants, éreintés, évacuant une partie de l'alcool de la nuit, je reconnais l’intrus de la nuit d’avant à sa longue veste beige, à ses mains meurtries. Il vient à nous, opine timidement du chef et s’installe fier comme un pou sur ce banc. Je lui tends son couteau. Il me rend un sourire. Il est muet. Mais dans ses yeux, tout était dit.


