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dimanche 9 août 2020

Le visiteur de 4H48


J'avais 16 ans. Des années plus tard, le rêve comme le réveil dans mon souvenir, ont le même éclat, la même noirceur lumineuse, cette sensation qu'ils eurent lieu l'un puis l'autre il y a seulement quelques heures. Je leur garde la familiarité de ces retrouvailles si particulières avec ces amis, rares, perdus de vue et qui vous donnent le sentiment qu'on les a quitté la veille.

Cette fameuse nuit, je suis expulsé d'un mauvais rêve, à la faveur d'un stratagème ingénieux. S'y joue ce que d'aucuns appellent un rêve lucide, j'ai mené ma petite enquête. Je me retourne donc pour la première fois dans le rêve histoire de faire face à mon poursuivant... Il est à mes trousses depuis des lustres me semble-t-il et mes gestes lents, gourds m'empêchent de prendre une avance décisive dans la course effrénée qui se joue sur un balcon étroit, tout en longueur, au 10ème étage d'un immeuble de Banlieue Ouest. La mer d'un bleu calme et profond menace calmement partout autour, d'autres immeubles dont le sommet vacille, léchés par la surface de l'océan à perte de vue, semblent sur le point d'être engloutis. Nous sommes tous les 2 perchés, aveuglés, sur ce sommet, un îlot des survivants au milieu de nulle part. Ecrasés de tout ce bleu. La créature me dévisage à présent, elle est toute proche. Je peux sentir son haleine fétide lorsque je lui dis mes yeux plongés dans les siens quelle a globuleux et rapprochés en l'absence de nez et de grâce pour dire la vérité :

- je sais parfaitement que je rêve et ce rêve, c'est le mien vous voyez, il n'est que le fruit de mon imagination, alors écoutez, je vais fermer les yeux là maintenant et me réveiller dans la foulée et nous n'en parlerons plus !

La chose a essayé de dire quelque chose... Rien de bien intelligible et c'est alors précisément que j'ai rouvert les yeux.

Il est 4h48. L'appartement est plongé dans l'obscurité, Vélizy dort et j'entends au loin quelques véhicules  filer dans la nuit profonde, je devine leurs conducteurs rêvant d'une cuisine faiblement éclairée, d'un morceau de quelque chose à se mettre sous la dent avant de rejoindre leurs draps chauds et de se glisser contre leur moitié, pleins et lourds, le ventre et la tête vides à part égale, avec une irrépressible envie de s'abandonner.

La douleur est encore vive malgré les points de suture. Les chairs de l'avant-bras sont à vif et je suis le seul à savoir que j'espérais secrètement qu'arrive le pire quand c'est arrivé. Sur un malentendu, ça peut régler pas mal de souffrances. Au départ il n'y a qu'une dispute un peu quelconque à l'internat, pendant l'heure d'étude, mais le prétexte est rêvé, le réflexe fatal. J'avais de rage frappé du poing dans la baie vitrée de la salle d'études, voilà tout.

Je rejoins la salle de bains. Je me souviens que l'appartement est vide (où sont alors mes parents ? je ne saurais le dire). Le vent souffle dehors, c'est l'automne, des feuilles volent entre les immeubles impeccablement ordonnés les uns par rapport aux autres. Pas de lumière à la fenêtre d'Elke, ma voisine exhibitionniste. Je n'ai pas pris le soin d'allumer quoi que ce soit, encore trop confus, le regard perdu quelque part sur le sol, du carrelage froid, à essayer de me rappeler (comme ces personnes frappée d'Alzheimer et qui luttent pour faire reculer la maladie en récitant à voix haute les numéros de téléphone de leur femme, de leurs enfants...) ce que mon agressseur avait essayé de me dire.

Je regarde quelque part entre mes deux pieds qui battent une mesure inaudible j'y vois cette forme minuscule, immobile mais qui semble être inerte à dessein. C'est mon ressenti. Elle n'a point l'intention de me révéler sa présence. Cette forme ne me rappelle rien de connu. Trop petit pour être un cafard, trop gros pour une fourmi. C'est une ombre. Peut-être n'est-ce qu'un bout de quelque chose qui se serait extrait avec moi de mon sommeil ? Je me demande alors ce que signifiait ce mauvais rêve puis je m'interroge : les objets inanimés ont-ils une âme ? Cette forme immobile ne serait-elle pas ici et maintenant sous mon nez pour me signifier de ne jamais me fier aux apparences ?  La lumière (un lampadaire) qui vient jusqu'à moi faiblement par la lucarne entrouverte de la salle de bain est la seule source fiable, diffuse, qui peut faciliter mon jugement. La fenêtre résiste au vent qui vient de s'engouffrer avec appétit par les béances qui l'encadrent lorsque mon regard revient sur la chose qui se déplace enfin, semble voler. je ne saurai jamais. Etait-ce le fait de sa volonté ou du courant d'air venu de la rue. J'ai rallumé la lumière, ratissé l'appartement. Rien.

Je garde néanmoins cette étrange impression que l'entité qui me fit face dans mon rêve était la même que celle, minuscule, qui me scruta depuis le carrelage froid. Je fus pris de cette conviction un peu folle que le visiteur de 4h48 comme le poursuivant dans mon rêve étaient un même spectateur ému, maladroit et désireux de me voir de plus près. De toucher du doigt son idole, de le ressentir, de le humer, de le dévorer d'un oeil ou même deux. De lui remonter le moral surtout... C'est une intuition furtive, l'espace d'un flash, j'ai acquis la certitude (qui ne m'a jamais quitté depuis) que chaque nuit nos rêves n'ont pas d'autres fonctions que de divertir la masse intergalactique d'extraterrestres cinéphiles, d'être projetés dans des salles obscures aux 4 coins de la galaxie pour ces spectateurs curieux et avides du prochain chef d'oeuvre sortie de nos cerveaux engourdis. Ce truc était un fan absolu venu m'expliquer qu'il avait encore besoin de ma présence au monde, que moi en vie, c'était des milliards de fans aux confins de la voie lactée qui ressentaient du bonheur. Il fallait leur en donner.

Je finis par me convaincre que Porrapossa (c'est le seul son que j'avais retenu de ce qu'il avait essayé de me dire au sommet du dernier immeuble dépassant de l'immensité aveuglante et bleutée juste avant que je ne prenne congé) avait préféré transgresser avec courage une loi cosmique réputée inviolable pour se réincarner dans cette bestiole qui n'avait évidemment rien de désirable et devait probablement vivre dans les canalisations suintantes de Vélizy, cette ville nouvelle, cité champignon des rebords de Paris. Et si j'avais pu susciter un tel désir de venir à ma rencontre, c'était que je devais avoir quelques qualités qui m'échappaient encore totalement. C'est ainsi que j'ai lentement mais sûrement pu reconstruire un peu d'amour propre et de confiance en moi.

C'est pourquoi je profite de ce témoignage pour lui dire ceci : où que tu sois,  petit visiteur de 04h48 cette nuit-là, laisse-moi te dire merci car je ne fus plus jamais le même après. Et chaque fois que je m'endors depuis, je sais que mes rêves qui vous tiennent lieu de blockbusters dans les salles obscures de vos mondes lointains y sont attendus, espérés comme le prochain James Bond. Arrivederci mon cher fan. Nous nous retrouverons tôt ou tard. J'en fais le serment. Foi de Porrapossa.             

Liem Ndjara


Il était étrange Yves.
Il nourrissait son trou.
Chacun se moquait de lui. La fratrie et le voisinage.
Mais Yves n'en avait cure, il remplissait son trou. Une cavité qu'il avait creusée, jour après jour au fond d'un ravin. Un terrain dont il avait hérité, en pente, inexploitable d'après les experts, où dormaient des arbres paisibles, centenaires, abritant un petit sous-bois vert et mousseux.  C'est là tout au fond qu'il avait trouvé un énorme caillou dans son esprit le sommet d'une montagne du dessous, invisible. Patiemment année après année, il y avait creusé sans se presser un abri rocheux, frais, humide. Son accès vers l'en-delà. Et cela le comblait de joie.

Il était issu d'une famille aisée de l'aristocratie Camerounaise. Ses parents avait érigé une Chapelle sur leur concession, vaste et verdoyante. San fin pouvait-on déduire de ces champs et forêts s'étendant à perte de vue de tout côté dont chacun répétait comme le fou assommé par la chaleur de midi "Ca leur appartient" "Ca leur appartient" "C'est toujours aux Sick" "Leur propriété semblait ne jamais finir. Chacun était très croyant dans sa famille comme dans le village qui s'était construit pour ainsi dire autour de la chapelle et du patriarche (qu'on appelait "le père Sick"). Il avait été maire de son village puis ministre de la République puis de nouveau maire (à vie) lorsque l'âge avait repris ses droits.

Et puis un jour, la guigne fut venue, le père de famille perdit pied, fut retrouvé inerte "dans de beaux draps"  probablement en compagnie d'une jeune fille trop jeune.

Il fallut cacher la chose malgré la rumeur qui enflait déjà dans le village puis partout dans le pays. Le ver était dans le fruit. On précipita les funérailles pour éviter le scandale et chacun des enfants, également rongés d'ambition, eut tout juste le temps de se mettre en ordre de bataille pour capter le plus gros de l'héritage.

On laissa Yves à son trou, son rocher, ses lubies "d'enfant de la retraite". Sa mère était morte en couche et l'avait eu très tard (40 ans passés) pour faire plaisir au "chef de famille" qui, superstitieux, se voyait probablement garder une insolente jeunesse à travers cette énième paternité.
       
Pendant ce temps, la fratrie se déchira, s'annihila, s'affaiblit, on se ressouda brièvement face aux enfants illégitimes venus réclamer leur part puis la discorde reprit de plus belle. On s'étripa, on se répartit les plus belles parties du royaume. On construisit, on étendit, on coupa des arbres qui avait mis des siècles à pousser, on se compara les uns aux autres en essayant d'être plus beau, plus grand, plus raffiné... Les parcelles devinrent stériles, la terre abîmée par ce qu'on avait voulu y mettre pour accélérer leur rendement, booster les profits qu'on pouvait en espérer.

L'un des enfants illégitimes, une jeune femme exclue du partage, devint redoutable en affaires. Aussi belle et désirable qu'elle était sans pitié, faisant de cette blessure l'étincelle d'une vie, animée par une soif de vengeance contre cette famille qui l'avait refusée. Elle se fit appeler LIEM NDJARA. COmme on disait : "Elle allait faire mal. Dans tous les sens du terme. Sublime et dangereuse.

Elle épousa un pantin, héritier d'une coquette fortune de notables d'un village voisin, et dans le plus grand secret mena son projet de destruction... Lentement mais sûrement, pendant que les héritiers en face annulaient leurs forces au lieu de les conjuguer, s'épuisaient dans d'interminables joutes où l'argent filaient dans les poches d'avocat véreux prêts à tout pour se nourrir sur la bête, elle construisit son petit empire avec le secret dessein de semer le chaos dans le camp d'en face.  

Comme souvent, les grands réussites sont monstruosités nées de sentiments obsessionnels mal dirigés... Pendant que la famille Sick s'affaissait lentement, LIEM émergeait, grandissait, fourbissait ses armes, rachetait une à une toutes les parcelles. Officiellement elle était cette femme qui avait tout pour elle, intelligente, drôle, autodidacte, indépendante, redoutable en affaires, venue disait-on de grand Est Africain.. Elle figurait désormais parmi les 10 plus grandes fortunes du continent.

Les enfants Sick, trop douillets, ayant côtoyé de trop près les divertissements royaux de ce bas monde, les grande écoles européennes, les bonnes manières qui vous ôtent toute lucidité lorsque l'heure de la guerre a sonné, furent un à un retourné, détroussé, mis à nu, jeté à la rue.

Lorsqu'ils comprirent, il était trop tard. Lien finit par leur expliquer à chacun les raisons profondes de leur déchéance qu'elle n'avait fait qu'accélérer.

Le jour vint où elle put enfin savourer sa vengeance, au dernier étage de la tour la plus haute du continent qu'elle avait fait ériger à l'endroit exact où feu "Père Sick" avait bâti sa rutilante maison familiale devenue plus tard la mairie du village. En rasant tout, sa victoire était totale. Éclatante.

Mais rapidement, quelque chose n'alla pas... Elle se sentait étrangement triste et consulta le vieux guérisseur, Maboura. Lui voyait clair. La quête de Liem ne serait achevée que lorsqu'elle aurait chassé Yves après lui avoir racheté son bout de rien. Il avait beau être marginal, il n'en était pas moins un Sick et le dernier rejeton de la famille..

Elle partit à sa rencontre en misant sur sa cupidité. Elle lui proposa une somme faramineuse pour quitter l'endroit. Mais il refusa. Elle était agacée de constater qu'il était joyeux et positif, tout le temps.

Elle passa la vitesse supérieure et fit déverser les ordures de toute la sous-région dans le trou d'Yves pour l'empuantir et forcer son occupant au départ. Mais rien n'y fit. L'odeur était pour peu dans la plénitude que ressentait Yves a cet endroit.
 
Elle eut alors l'idée de jouer la carte de la foi et envoya un prêtre le convaincre de prier les dieux du ciel, de se tourner vers l'église. Vénérer une idole du dessous ? Quelle idée ! C'est vers les cieux qu'il devait tourner son regard, chercher la présence du tout-puissant quelle qu'eut été sa forme, son visage ; le firmament était un lieu décent, conçu pour les Dieux. Propre, ouvert aux 4 vents, une porte vers les étoiles. Mais Yves resta sourd à ces appels.

Elle chargea une agence de communication de salir la réputation d'Yves, l'accusant publiquement d'hérésie, de connivence avec les forces du mal, d'être à l'origine des moindres malheurs de la communauté. elle aurait voulu que la foule s'empare du problème et le chasse mais personne ne lui en voulait et personne ne crut aux rumeurs qu'on faisait courir sur un homme qui restait étonnamment joyeux, respectueux des autres et focalisé sur sa routine mystique (nourrir quotidiennement son jardin secret, sa grotte) sans jamais déranger quiconque.

LIEM eut alors des idées de meurtre et fit offrir des mets infectés qu'Yves, naïf, accepta de bon coeur. Il tomba gravement malade mais fut sauvé par les piqures inlassablement répétées d'abeilles voisines qui décédèrent ensuite. LIEM comprit que même les abeilles se sacrifiaient pour Yves. Il avait avec lui la protection des insectes et des animaux, prompts à intervenir au premier danger.

Alors LIEM fit envoyer des tueurs une nuit mais il ne trouvèrent point l'accès de son abri et furent en outre chassés du lieu par une nuée de chauve-souris.

Folle de rage, LIEM décida pour finir de faire empoisonner l'eau du petit ruisseau qui descendait vers la demeure d'Yves. Mais l'eau était aussi l'eau qui rejoignait les rivières et les puits de la région. les sols furent contaminés, la végétation mourut, les habitants furent frappés de maladies, tous durent quitter les lieux. Mais Yves était toujours là, aimant, debout. Indéboulonnable.

Le mal s'était abattu partout autour affectant les hommes, les cultures qui étaient venues à disparaître. La fin d'un monde était proche. LIEM resta seule au sommet de son empire, reine sans sujets, reine sans esclaves, reine sans titre, dominant la pierre et la ruine.. Elle pleura longtemps, réalisant qu'il n'y avait plus qu'elle et Yves sur cette terre dépeuplée.

Elle décida donc un matin d'aller s'aventurer dans cette fosse à purin où longtemps l'on avait jeté ses déchets, ses peaux de bananes, ses saletés pour faire fuir Yves. Il ouvrit une porte dérobée dans la roche et aussi les bras. Elle s'effondra, émue de trouver enfin l'amour fraternel qu'elle avait cherché tout ce temps sans le savoir. Il ne lui en voulait pas le moins du monde. C'est qu'il avait bon coeur Yves.
     
Liem découvrit émerveillée cette grotte au fond de laquelle Yves avait déposé des offrandes au pied d'une idole qui n'était qu'un petit objet de métal en forme de clou tordu et rouillé. Il tenait ce souvenir de sa maman, son seul souvenir, que lui avait remis ses frères à sa mort (ces derniers avaient gardé l'or, l'argent, les titres). Yves avait consacré sa vie à cette maman qu'il n'avait jamais connu en installant dans cet abri rocheux un autel à sa mémoire. 

Et ce faisant, il y avait patiemment accumulé conserves, lecture, jeux de société, bouteilles d'eau minérale vides, jetées, qu'il avait patiemment remplies d'eau de source d'avant l'empoisonnement des sols et de cette dernière, de quoi subsister quelques vies sans l'aide de personne. Son obstination à honorer le souvenir de sa mère fut tel qu'à présent il y avait de quoi accueillir LIEM NDJARA et toutes celles et tous ceux qui les rejoindraient bientôt pour vivre heureux, loin des affres de l'Ego jusqu'à la fin des temps.

samedi 8 août 2020

L'homme qui, un jour, murmura à l'oreille de ses cheveux


Raymond, un homme dont chacun louait la beauté lorsqu'il avait 16 ans, faisait l'objet d'une admiration toute particulière pour sa crinière de feu au volume royal, créature presque vivante, aux mouvements naturels qui inspiraient autour de lui un amour sans réserves. En conséquence de quoi il choisit d'en faire le métier d'une vie et devint Coiffeur-Visagiste, Une passion nourrie de ce qu'il avait de si beau sur le sommet du crâne.

Il commença son activité en créant le 11 décembre 1973 un petit salon sur la place de l'église de son village sur les bords de l'Adour. L'ancien garage de la maison familiale fut transformé pour l'occasion. Il y connut ses grandes heures, y eut d'illustres clients : chaque été, Roland Barthes et toute l'année sa maman, occasionnellement les Frères Gomez, architectes reconnus de la région mais aussi François-Maurice Roganeau, peintre et prix de Rome dans la fraîcheur du XXème siècle. Même Pierre Benoît, auteur célèbre de l'Atlantide, était venu se faire coiffer entre deux voyages vers le lointain. Plus récemment, on comptait Jacques Martin ou les propriétaires cossus du Château de Montpellier sur Adour à Saint Laurent de Gosse. Ce fut l'âge d'or du petit salon de Raymond dont l'enseigne indiquait avec modestie "Salon de Coiffure".

Le temps fila, le village s'agrandit, devint banlieue périphérique puis dortoire de Bayonne, d'Anglet, de Biarritz où les loyers étaient devenus hors de prix, où l'on ne trouvait plus à se loger. Les us et coutumes avaient également changé, le fleuriste, le Guyenne et Gascogne, le point presse, l'Auto-école, le pressing, tout avait fermé, remplacés par le tout en un, le centre commercial couteau suisse visant par le trafic et le remplissage de son parking à ciel ouvert à rentabiliser son investissement en attirant le gros des bourses de tous les foyers du village.

Raymond dut s'adapter, il se serra la ceinture mais conserva le noyau dur de sa clientèle historique, et put continuer à vivre, même chichement de son activité. Mais la vie fit son oeuvre et ses clients d'avant, les plus fidèles, il ne les croisa plus qu'au cimetière ou au détour d'une conversation avec des survivants de cette époque où le village était village, où l'on y venait pour ce qu'il était, pas pour chercher un jardin ou des loyers plus abordables. Rapidement les nouveaux habitants rattrapés par l'atavisme et la nostalgie de la ville plus grande retournèrent se faire coiffer dans les "grands salons" de Bayonne, Anglet ou Biarritz, dans les chaînes naissantes, les franchises cavaleuses... Raymond en fit naturellement les frais.

Une maison de retraite ainsi qu'un foyer de jeunes en difficulté virent le jour en lieu et place de fermes abandonnées après l'exode rural des familles "historiques" du coin ou simplement suite à une discorde au sein d'une fratrie à l'heure fatidique de se partager l'héritage.

Poussé par la nécessité, Raymond dut se convertir à la voiture qu'il acheta d'occasion (une Volvo 464 automatique gris métallisé) dans le garage du gentil Sangla sur la montée qui reliait la voie ferrée au centre du village, juste en face du pont qui faisait se rejoindre les Landes et le Pays Basque. Il passa son permis, s'acheta le nécessaire portatif, plus léger, et son Salon de Coiffure devint un Mobil Home Urtois, le service à domicile ! Il fallait bien continuer à vivre de sa passion. Mais il refusa coûte que coûte de vendre et de laisser à d'autres son salon. C'était son petit sanctuaire dont il n'entendait se débarrasser pour rien au monde. Sur ce point, il serait intraitable ! On avait beau lui répéter qu'un cheval à l'écurie ne servait à rien, que ce salon ne produisait plus rien et n'avait donc pas d'intérêt à rester ainsi, vide, poussiéreux, et figé dans un passé révolu, il resta ferme, imperturbable. Il avait fait le choix de cette passion, de ce métier, de ce salon qui avait pris toute la place, n'en avait laissé aucune même pour quelqu'un avec qui partager sa vie. Tout était là.

Un beau jour, un de ces merveilleux jours lumineux où rien ne peut vous arriver de grave, sur l'un de ces trajets qu'il connaissait par coeur, pour aller à la rencontre d'un client qui habitait les bords de l'Ardanavy, il eut cette inattention fatale entraînant la sortie de route qui le laissa sans voiture et pire : paraplégique.

Il ne se souvenait de rien à son réveil. Sauf qu'il était de nouveau chez lui, une infirmière aux petits soins venant chaque jour pour l'aider à domicile. Ohiana. Elle venait le lundi et le mercredi. le massait, drainait son corps meurtri et faisait aussi la vaisselle et un peu de ménage. Ils avaient drôlement sympathisé et les photos de ses deux enfants qu'elle élevait seule trônaient déjà sous des magnets sur le frigo de Raymond : Sara et Romeo. 

Une vie d'invalidité commença avec ce qu'il vient toujours de difficultés, d'isolement, de déprime. Lui qui était si entouré, si enjoué, si délicat, si attentionné, si autonome, si digne, si fier, il était désormais seul, incapable et immobile. Heureusement il y avait Ohiana qui essayait, faisait ce qu'elle pouvait pour le distraire, lui rendre le sourire. Raymond avait déjà près de 75 ans.

Et comme si cela n'avait pas suffi, il vit avec horreur au début de l'automne son cheveu devenir terne, fin, cassant, son crâne se dégarnir en l'espace de quelques semaines. L'origine de sa vocation première se faisait la malle.

Un matin d'hiver lugubre et brumeux, il prit sa décision. Le ciel était bas dehors et les arbres nus. Un acheteur, un de ces acharnés qui ne reculent devant aucune outrance, avait eu raison de la patience de Raymond qui s'apprêtait à conclure la vente de la maison familiale (et du petit salon attenant). Ensuite, il se laisserait partir.

Mais c'est à la faveur d'un rayon de soleil oblique déchirant l'opacité environnante ce matin là, qu'il vit alors qu'il était sur le point de signer la vente ce qu'il reconnut immédiatement comme étant l'un de ses cheveux flottant, léger, dans le rai de lumière, comme en lévitation, dans une sorte de danse hypnotique pour finir par se poser sur son crâne nu. Il lâcha le stylo, s'en saisit silencieusement, le contempla respectueusement, et murmura seul au fond de son lit médicalisé : "Heureux de vous revoir, très cher".     
Ce fut le déclic. Il se mit en tête avec un enthousiasme retrouvé de retrouver chacun de ses cheveux, de les convaincre un à un de revenir prendre place sur son cuir chevelu redevenu accueillant comme au temps de sa splendeur et de sa chevelure ondulante de fils épais d'argent et d'or.

Regardez, vous voyez déjà la différence ?" assénait-il avec assurance à Ohiana d'une semaine à l'autre ?

Ohiana aimait le taquiner, elle se moqua gentiment de cette nouvelle lubie mais au fond elle était heureuse qu'il ait refusé de baisser les armes.

Elle souriait face à ses certitudes, mais souria de moins en moins constatant les progrès, voyant comment ce duvet s'était naturellement reformé, de façon homogène sur le haut du crâne. Elle était à présent subjuguée, persuadée qu'il avait secrètement commencé un traitement, elle chercha dans la pharmacie, dans les placard accessibles de la cuisine, mais ne trouva rien qui puisse donner une réponse rationnelle à ses questions.

A s'oublier de nouveau dans cette quête, avec passion, Raymond ne se vit pas retrouver du tonus musculaire dans les bras pour se déplacer, il ne se vit pas reperdre le poids superflu qu'il s'était infligé pendant sa convalescence. Il sentait lui-même comme la masse capillaire reprenait place sur son crâne, mû par l'amour qu'il témoignait à ces revenants (au fond jamais partis ailleurs que dans sa tête). Chaque matin puis chaque soir il prenait le temps de leur dire à chacun "merci d'être revenu", qu'il serait plus aimant à présent, que leur vie serait à nouveau une vie de cheveu alerte et heureux.
          
Un matin, il s'aperçut après coup, qu'il était sorti de son fauteuil et qu'il avait pu ramper tout seul jusque sous le lit de la petit chambre du Rez de chaussée pour parlementer avec un cheveu qui dormait là coincé dans une irrégularité du vieux plancher. Sans même s'en rendre compte, il avait retrouvé l'usage de ses jambes, il pouvait remarcher. Ses cheveux n'avaient pas fait que revenir, ils lui avaient sauvé la vie.

Après quelques semaines des rééducation, il rendit fous les médecins les plus optimistes qui jamais n'avaient imaginé qu'on puisse remarcher à son grand âge après pareil accident. Mais le plus incompréhensible pour les observateurs fut cette chevelure argentée qui était de retour sur le haut de son crâne. Dense, impénétrable et flamboyante.

Avec l'aide d'Ohiana, Raymond rouvrit son Salon qui avait tout ce temps dormi dans un glorieux passé, immobile, impeccable, rassurant, molletonné. Retour aux affaires qui coïncida avec le retour au premier plan du "vintage", du désir de proximité, de voisinage, de petits commerces indépendants d'antan... Chacun se détournait à présent des chaînes de restaurant ou de Salon de coiffure, on recherchait l'authenticité. De la personnalité. De l'originalité. On vint de partout, de France, puis du Monde pour découvrir, photographier et célébrer le Salon si mignon, "dans son jus", "envoûtant", "à l'état brut" (les titres de la presse locale, les commentaires extatiques sur internet), un voyage à lui tout seul vers un passé que personne n'avait connu mais que tout le monde semblait préférer... Ce petit lieu exigu, fonctionnel, chaleureux, avec ses fauteuils à mise en pli, ses longues bouteilles de laque imposantes, son vieux lecteur 33 tours d'où s'échappait du Grover Washington, ses Walkman d'antan posés sur les oreilles des clients pendant que Raymond retrouvait sa verve et les gestes amples et hypnotiques de sa grande époque.

Ohiana devint son assistante, son âme soeur, sa confidente, sa compagne, malgré la différence d'âge. Toutes ces épreuves avaient permis à Raymond de trouver de la place dans son coeur pour quelqu'un d'autre et pour autre chose que sa seule passion. Ils eurent ensemble un enfant qu'elle appela Ramuntcho (Raymond en Basque).

Il vécurent heureux tous les 5 (Sara, Ohiana, Romeo, Ramuntcho et Raymond) jusqu'à la fin de leurs jours. Lorsque Raymond fut parti, serein, la famille continua de perpétuer sa mémoire en créant en lieu et place du salon un petit musée dont le nom disait tout :

"Ici vécut Raymond, l'homme qui, un jour, murmura à l'oreille de ses cheveux"

samedi 1 août 2020

La légende de Koudoukoudé


Tout commence il y a fort longtemps. Comme chaque année, des pêcheurs Basques expérimentés, durs au mal, quittent au coeur d'un hiver rigoureux le Golfe de Gascogne pour aller traquer la Baleine. Le Chef de l'embarcation, le teigneux Iker Eskubar a de la suite dans les idées. Fort de premières expéditions couronnées de succès, il espère cette fois suivre à la trace et capturer une Baleine légendaire du nom de Koudoukoudé. Les anciens en parlaient souvent mais personne ne l'a jamais croisée. Il sait qu’il devra peut-être s'aventurer plus loin qu'aucun de ses prédécesseurs n’a jamais osé le faire...

 

Après de longues semaines d'observation et de patience sur des eaux inconnues, ils finissent par la repérer, Elle n'est pas seule. Elle est accompagnée de son petit : Pokédé. Ils la poursuivent nuit et jour, sans relâche, et au terme d'une lutte titanesque sur une mer démontée échouent à la terrasser. De nombreux hommes y laissent la vie. Parmi l'équipage, la révolte gronde face à l'entêtement maladif du commandant qui parvient à ramener un peu de calme en arrachant la vie du petit de Koudoukoudé.


Une maigre récompense, une insurmontable peine chez la maman qui jure de se venger. Iker Eskubar a la conviction que c'est durant ses trois jours et trois nuits de deuil et de larmes se mêlant à l'océan que naquit des tréfonds de Koudoukoudé puis de tous ses descendants, le fameux chant des Baleines. Une plainte déchirante, aux accents presqu'humains. Koudoukoudé a tant pleuré qu'elle en finit par émouvoir jusqu'au fond de l'air, y fait naître une brume épaisse sur un océan redevenu calme et silencieux.

 

Le terrible Iker Eskubar se perd dans ces vapeurs immobiles et pesantes, regarde impuissant ses hommes mourir un à un d'un mal étrange qui semble s'être insinué dans leurs poumons à la faveur de ce brouillard qui enveloppe toute vie. Rapidement, l'équipage est décimé, pris de quintes de toux, incapable de retrouver son souffle.

 

Dernier survivant de cette embarcation devenue charnier flottant (une image de ces corps entassés, pâles et raidis, ne le quittera plus jamais), Iker Eskubar se retrouve seul face à la dépouille de Pokédé, emmailloté, déjà gonflé des miasmes nés des profondeurs de son petit être.  Même à travers les filets tranchants comme un récif Pokédé semble le narguer.

 

La lame dans sa main brille lorsqu'il enjambe les corps. Un silence étrange s'est installé dans le brouillard, les couinements du bateau semblent rythmer les gestes comme mesurés, ritualisés, d'Eskubar. Lentement, respectueusement, il rompt les liens et sent les premières gouttes d'une pluie fraîche, matinale peut-être, sur ses joues, sur ses mains rougies du sang de Pokédé qui s'est incrusté dans les mailles et dans les sillons microscopiques de sa peau. L'oeil du petit de Koudoukoudé semble le fixer et ne plus le quitter, même entre deux eaux et malgré la brume qui rapidement l'engloutit à mesure qu'il prend congé d'Eskubar.

 

Alors ce dernier entend ce qu'il a tant espéré : la complainte de Koudoukoudé... Probablement qu'elle le remercie avant de disparaître de son horizon et tout à fait de sa vie, se dit-il.

 

La brume s'est dissipée. Une côte lui apparaît. On est aux premiers jours de l'an 927. Iker Eskubar est accueilli par les populations locales. Il est intégré, respecté. Il apprend leur langue, y incorpore quelques rudiments de Basque. Ainsi naîtra une espèce de dialecte local. Puis vient le temps, dès qu’il est en mesure de le faire, de raconter son histoire, le récit originel, à la source de tous les mythes racontant les sirènes. C'est pourtant bien de cet affrontement dont il fut question, de la vanité d'un homme, de sa cruauté, de sa capacité de résilience aussi, de remise en question qui permit une paix des braves mêlée d'amour maternel et de respect réciproque. 

 

Certains historiens sont allés jusqu'à affirmer qu'à l'origine du Radeau de la Méduse de Géricault (plus de 800 ans plus tard) il y a ce petit morceau horrifique pris dans l'oeil du survivant, la maladie soudaine frappant les occupants de l'embarcation, tableau terrifiant qui aurait traversé les siècles et marqué toutes celles et tous ceux qui en recueillirent le témoignage, ébranlés par la force singulière, apocalyptique de la vision d'un homme qui avait pu témoigner : Iker Eskubar.

lundi 18 mai 2020

Il était une fois 2 bouteilles


Le 11 mai 1981, une tempête d’une intensité exceptionnelle déchaîne les éléments à l’embouchure du Wouri, l’immense fleuve qui se jette dans le Golfe de Guinée. Le plus vieux porte-conteneurs du monde, le bien nommé Chariot des Dieux effectue sans le savoir son dernier voyage entre le port du Havre et celui de Douala, capitale économique du Cameroun.

Ce fameux lundi, c’est comme un tremblement de mer qui secoue les conteneurs et tout ce qu’ils contiennent comme des cocotiers. Ces petites particules élémentaires, marchandises, colis, paquets, cartons, véhicules, semi-remorques, se retrouvent soudain hachés menus, renversés, écrabouillés sous les effets de la houle et des creux immenses qui se forment à la surface du Wouri. Ca s’entrechoque, ça fait blam, ça fait crash, ça fait un vacarme de tous les diables. Certains finissent déformés, éventrés par la nature en furie, d’autres glissent et sont engloutis dans les eaux sombres du fleuve. La surchauffe dans la salle des machines entraîne bientôt une dangereuse avarie. Le gouvernail est livré à lui-même, le Chariot des Dieux à la dérive s’échoue sur une langue de sable lors d’une manœuvre désespérée pour éviter le pire.

Comme souvent après la tempête, le calme et le ciel bleu reprennent leurs places sur la baie. Une fois les évacuations du personnel effectuées, le bruit se répand comme la poudre sur la côte qu’une caverne d’Ali Baba flottante n’attend que le visiteur audacieux pour s’offrir à lui sans faire de difficultés. Les embarcations de fortune surgissent alors de nulle part, viennent de partout pour récupérer tout ce qui peut l’être. Une ruée vers l’eau. Ca grimpe à la courte échelle, ça dresse des cordages de fortune, ça vide et ça désosse le monstre des mers, vaincu par les éléments puis par tant de volontés agglutinées.

Dans l’un des conteneurs, le spectacle est celui d’un champ de bataille, le silence celui d’un cimetière. Des casiers et des casiers de Zapaldea retournés, emberlificotés, baignant dans une mélasse de liquide collant de sucre et de bris de verre. Du jus s’est répandu partout. Le lieu est encore hanté par l’écho du bruit que fait le verre quand il se brise en s’éparpillant. La Zapaldea est une boisson gazeuse à base de pomme au succès fulgurant à l’époque. Elle arrive d’Europe pour conquérir de nouveaux territoires, de nouveaux consommateurs. Et comme dans tout cataclysme, il y a les miraculés, les inoxydables, les incassables. Seules deux bouteilles ont échappé au massacre. Toutes leurs copines de casier sont en morceaux. Ces deux-là pourront témoigner si on leur en laisse le temps et le loisir.

De cet enfer et du choc provoqué par leur collision, elles ont gardé pour seul souvenir une entaille profonde chacune. Un impact précis. Et probablement que ce signe du ciel les aura rapproché. L’augmentation de la pression dans les bouteilles aurait pu provoquer leur décapsulage, mais non. Le choc a été comme une révélation, une étincelle. Un Big Bang intime. La naissance de quelque chose. Elles rêveront désormais l’une de l’autre, de se retrouver un jour prochain. D’échanger, de se rappeler que leurs histoires sont scellées par un destin commun. Hélas, dans la cohue, elles comprennent vite qu’elles sont amenées à probablement ne plus jamais se revoir et n’ont pas le temps de se dire les choses... Trop tard. Chacune est emportée par un pillard différent. 

L’une gagne l’enfer de la consigne, les obscurs réseaux de limonadiers, le trafic de la bouteille qui joue et rejoue sans cesse la même partition. A l’usine. L’embouteillage. Le lavage puis l’encapsulage. L’usine puis la brasserie. Le casier puis le ventre du client fatigué du vendredi soir. Enfin le retour à l’usine. Bref, la routine à sentir encore et encore l’haleine du buveur qui coupe son whisky avec du soda, à écouter les monologues sans queue ni tête des déprimés du week-end… Toujours dans un coin à ratiociner, à haranguer les petits coins sombres croyant y voir de méchants ennemis, cherchant à y rejouer les moments frustrants de la journée, à les tourner à son avantage tout en caressant du doigt cette petite fêlure sur le ventre de la bouteille sans savoir quelle en est l’histoire. L’étiquette d’origine a été remplacée 1000 fois, la boisson à base de pomme est rapidement remplacée par toutes sortes de sodas fabriquées localement dans les brasseries du quartier Bali. La forme de la bouteille est standard, l’étiquette facile à remplacer. Elle en aura vu de nouvelles compagnes d’usine finir réduites à l’état de tesson et parfois même par alimenter la rubrique faits divers bien malgré elles. Puis un jour elle finit par faire l’objet d’une commande juteuse de Top Pamplemousse. Le goût de la nouveauté, de l’aventure, la réveille. Embarquement pour l’Adamaoua, pour Ngaoundéré plus exactement. C’est de là qu’elle va même continuer son voyage jusqu’aux paysages fantomatiques et brûlants de Rhumsiki. Peut-être le plus bel endroit du monde. Où tout commence et tout finit. Mais elle reste mélancolique,  marquée à tout jamais par ce fameux jour où elle avait entendu tant d’hommes rire de cette prise inespérée sur le Chariot des Dieux aussi vite qu’ils s’étaient mis à pleurer la disparition d’un certain Bob Marley sans comprendre ce qui pouvait susciter chez eux tant d’émotion.

Pendant ce temps, l’autre survivante n’a pas eu le même destin. Un pêcheur n’appréciant guère son contenu a grimacé avant de la jeter négligemment sur la berge, route des singes. L’acidité de la pomme peut-être. A l’époque la route porte bien son nom. Des chimpanzés occupent toute la zone marécageuse, étirant leur royaume de mangrove en mangrove jusqu’à la frontière au Sud avec la Guinée Equatoriale. La bouteille va grossir le flot des ordures qu’Hysacam collecte dans toute la ville. La bouteille atterrit au sommet d’une montagne de déchets, C’est en réfléchissant la lumière du soleil qu’elle attire le regard immobile d’un fou, d’un original qui vit nu, non loin de là, sur les larges trottoirs longeant l’axe lourd au niveau du marché aux fleurs. Il va la chérir, la décorer, en faire une compagne de tous les instants lors de ses déplacements sans but dans la ville. Mais sa durée de vie (comme pour tous ces hommes qui ont un pied ici et un autre déjà de l’autre côté) sera brève, la faute à un grumier usé par les années, devenu incontrôlable. La bouteille se retrouve ainsi de nouveau seule, abandonnée sur un trottoir de Bonapriso, le quartier huppé. Une femme du monde allant faire ses soins au Mind Body and Soul arrête son chauffeur. Séduite par cette bouteille exhibant ses couleurs vives, elle descend de son rutilant 4*4, s’en saisit et la transforme bientôt en soliflore de circonstances pour ses soirées « glamour » entre copines. Lorsque la femme doit finalement retourner prématurément avec sa famille en France, elle confie la bouteille à une amie Camerounaise qui cherche alors des idées pour aménager avec goût et raffinement des boukarous dont elle a la gestion au coeur de la réserve de Wasa dans le Grand Nord. La bouteille finit par y trôner, remplie de couches de sables de toutes les couleurs dont regorgent les sols camerounais, en bonne place au milieu d’une table taillée dans un fromager centenaire.

Voilà qu’un beau jour, une famille en vacances s’installe dans le boukarou. Elle y installe ses affaires, les vivres et les boissons dans le réfrigérateur. Masa Ndi est venu avec ses parents, tous trois sont originaires de Bana, ville de la région de l’Ouest. Masa s’est réveillé très tôt ce matin-là. Le soleil se lève à peine. Ses parents, Joseph et Marguerite, dorment encore. Masa aime au petit matin aller dans le salon et poursuivre l’écriture de son histoire de zombie qui commence par un froid polaire recouvrant Douala et le retour à la vie d’ancêtres venus régler leurs comptes avec des descendants ayant oublié leurs traditions et négligé leurs racines au profit d’un modèle occidental pourtant en fin de course.

Le petit Masa s’interrompt. Il vient d’écrire le mot FIN. C’est qu’il avance vite quand il est seul. Quelques ratures et notes dans la marge y apparaissent ici et là. Il se dirige vers le frigo, en sort une bouteille de Top Pamplemousse, la décapsule, arrache la petite languette sous la capsule et réfrène un cri de joie, prenant soin de ne vouloir réveiller personne. Il vient de gagner une boisson gratuite dont le dessin apparaît sur l’envers de la capsule. Le petit impact vers le milieu de la bouteille, sous l’étiquette, ne tromperait pas l’observateur averti.

C’est curieusement lorsque Masa la pose sur la table à quelques centimètres de la bouteille décorative au centre de la table qu’il réalise à quel point les deux bouteilles sont semblables. Et chose plus étrange encore, il assiste alors à l’impensable.

Dans cet endroit, l’extrême nord, l’humidité n’existe pas. Vous pouvez perdre des litres d’eau mais vous ne transpirerez jamais. Ou plutôt vous ne vous verrez pas transpirer. Il se passe pourtant soudain une chose extraordinaire sous les yeux de l’enfant ébahi. Sa bouteille décapsulée fait apparaître progressivement sur son verre, des petites gouttelettes d’eau, comme sous l’effet de la condensation.

Il note le même phénomène sur l’autre bouteille décorée. L’enfant comprend que ces retrouvailles entre les deux bouteilles n’ont rien d’anodin. C’est l’émotion, les larmes de joie, de bonheur, qu’il voit émerger de la surface de leurs verres respectifs.

Le jeune homme s’efface alors discrètement. Elles ont probablement tant à se dire. Mais par où commencer ? Il croit d'ailleurs en rejoignant sa chambre entendre la petite voix fragile de l’une chuchoter à l’autre son histoire un peu folle jusqu’à ces retrouvailles qui ne le sont pas moins. Le soleil inonde à présent le salon. Le petit Masa revenu sur son lit écrit alors ces mots à la hâte : 

« Il était une fois deux bouteilles... »

Une nouvelle histoire est en train de naître sous sa plume.

Le chêne rouge, le Saule pleureur et la petite araignée


Galharria est une maison de vacances inoccupée le plus clair de l’année. Tout au fond du jardin, derrière une haie de sapins se devine par-delà les herbes folles un verger au centre duquel trône un vieux puits désaffecté. Il est là pour témoigner d’un glorieux passé, d’un lieu de communion où durent s’improviser en des temps reculés de somptueux déjeuners à l’ombre de grands arbres fruitiers. De là, un chemin tortueux mène jusqu’au creux de la vallée en traversant un petit bois où paraissent dormir des chênes centenaires, de vieux sages ayant un regard lucide sur le monde des hommes. Et tout en bas coule une rivière dont la musique légère flatte les oreilles.

On raconte qu’il y a fort longtemps un homme puissant possédait ces terres. Il n’aurait pas supporté qu’une jeune femme du village, Graciane lui résiste en refusant ses avances. C’est qu’elle lui préférait Gaston, son amour d'enfance. L’homme jaloux puis vexé aurait sollicité une puissante sorcière de Zagarramurdi pour le venger de cet affront. Cette dernière transforma les amoureux en arbres. La légende rapporte que Gaston fut changé en chêne rouge, Graciane en Saule pleureur. La méchante sorcière prit le soin d’effacer la mémoire de cette dernière et de creuser une profonde rivière entre elle et Gaston pour mieux les narguer, empêchant jusqu’à leurs racines de se rejoindre.

Et pour le promeneur attentif, le cueilleur de cèpes du petit matin, le saule pleureur et le chêne rouge sont encore là. Chacun sur sa rive. Face à face. Le chêne rouge espérant qu’un jour prochain il puisse enfin retrouver Graciane, la toucher, la sentir sous ses feuilles ou ses branches, seule condition pour mettre fin à la malédiction.

Le chêne rougeoie de mille feux depuis les premiers jours du printemps. Son port altier, sa stature de pilier donne le sentiment qu’il veille constamment sur le Saule pleureur. Une femme semble y cacher sa tristesse derrière l’épaisse chevelure de ses branches lianes qui viennent mourir dans les eaux glacées du cours d’eau, seul témoin depuis l’origine de cet amour impossible.

Gaston le chêne rouge n’a pas dit son dernier mot. Il est tenace, il a de la suite dans les idées. Ainsi a-t-il dès le début concentré toute sa force, toute sa sève dans la branche la plus basse, la plus épaisse, pour que celle-ci comme un bras tendu grandisse en direction de l’autre rive, franchisse l’obstacle, rejoigne et enlace Graciane. Année après année, les minuscules avancées, millimètre après millimètre, saison après saison, ont commencé à porter leurs fruits. La branche franchit presque le cours d’eau désormais. « Plus que quelques années » se  répète Gaston, habité par une foi inébranlable.

Mais la grande tempête du mois de mars a eu raison de ses derniers espoirs. La foudre s’est abattue sur l’arbre coupant net la branche. Sa tentative longue de plusieurs siècles de patience vient d’échouer. Gaston sait bien qu’il mourra bien avant qu’une nouvelle branche ait le temps de repousser puis d’atteindre l’autre rive. Son rêve de serrer de nouveau son amour contre lui est en train de s’éteindre. Affaibli, Gaston commence à sentir ses forces le quitter. Il est même tombé malade, commence à perdre ses feuilles, ses extrémités se dénudent du côté de la cime, commencent à blanchir comme les tempes d’un vieillard. 

Puis c’est l’été qui est arrivé, apportant avec lui la canicule. L’absence de feuillage sur les hauteurs fragilise le petit monde qui vit depuis longtemps sous la protection de Gaston, le soleil s’y installe, la température y grimpe. Tous ses habitants, chenilles, piverts, écureuils, fourmis, araignées, commencent à préparer leur départ, conscients de la disparition prochaine de leur habitat. Gaston les regarde partir, les uns après les autres, ses compagnons le quittent, persuadés qu’il est victime de son grand âge et que l’herbe sera plus verte ailleurs. 

Aucun n’est vraiment conscient de la véritable origine de sa maladie. La maladie d’amour. Aucun sauf Pitchote, la petite araignée solitaire, curieuse et observatrice qui a remarqué comment la plus grande branche, celle qui s’est brisée net après la tempête du mois de mars, lui avait semblé viser patiemment la rive d’en face, pointant comme un doigt dans la direction du Saule pleureur. En tombant, elle a créé comme une passerelle naturelle au-dessus du cours d'eau. Pitchote est une rêveuse qui s’est toujours sentie inutile, en décalage avec le monde tel qu’il semble aller. Mais elle croit aux signes. Elle est à l’écoute des bruissements de la nature, certaine qu’en étant attentive, elle saura déchiffrer des messages qui lui sont secrètement adressés. Et c’est justement ce qui se produit. Alors que tous les habitants sont partis à l’assaut d’un autre chêne centenaire comme il s’en trouve plus loin sur la propriété de Galharria, Pitchote décide d’emprunter la branche morte pour partir explorer le Saule pleureur à la recherche d’une explication : elle veut comprendre ce que la branche du chêne rouge avait semblé vouloir lui murmurer tout bas.

La petite enquêtrice effectue plusieurs allers-retours, entêtée, cherchant de nouveaux indices, à la recherche d’un paysage, d’un nouvel angle de vue, d’une odeur différente, d’un fruit inconnu, d’une rencontre inattendue, tout élément ayant pu susciter la curiosité du chêne et justifié ses efforts. Mais elle ne voit pas immédiatement que l’objet de la quête était le Saule tout entier. Graciane dans sa totalité. Elle réalise en revanche avec bonheur que depuis qu’elle effectue ses voyages d’un arbre vers l’autre, sans jamais faiblir, le chêne rouge reverdit, il retrouve ses feuilles, de la vitalité. Pitchote comprend qu’en tissant de ses fils dorés une multitude de toiles entre les deux arbres pour aménager des chemins nouveaux, c’est elle qui est en train de permettre au miracle de se produire. Grâce à elle, Gaston peut à nouveau de fil en fil, sentir contre lui les vibrations de son amour de toujours, contribuer à son réveil. Il a même semblé à Pitchote entendre sous l’écorce du Saule le souffle de Graciane qui s’extrayait d'un long sommeil.

Il paraît que depuis ce miracle, on entend parfois la nuit l’écho du rire joyeux des deux amoureux dans le village tout près. Si vous vous aventurez par-delà la clôture de Galharria, et que vous marchez jusqu’au ruisseau, tout en bas de la vallée, que vous prenez le temps de vous reposer à l’ombre du Chêne rouge ou du Saule pleureur, vous trouverez en scrutant attentivement la surface de leurs écorces le même cœur gravé composé de deux G à l'envers imbriqués.

Quant à Pitchote, on dit qu’elle partage une vie très active entre le chêne rouge et le Saule pleureur, qu’elle est sollicitée comme jamais par tous les habitants de la forêt qui reconnaissent en elle des dons utiles à la communauté et viennent parfois de très loin pour bénéficier de ses précieux conseils.

dimanche 17 mai 2020

Le chien qui aboyait trop fort


Auguste Lepot est un jeune homme poli, timide et sans histoires. Ou plus exactement qui ne veut pas d’histoires. C’est qu’il n’aime pas déranger, Auguste. Il a quitté voilà peu sa maison familiale de la banlieue Ouest pour rejoindre la capitale histoire d’être plus près de son lieu de travail, la Bibliothèque Fessart où il classe et archive les documents. Il habite désormais un petit appartement sur un square en pente forte juste à côté. Il y vit avec son compagnon de toujours. Goliath. Goliath est un vieux caniche au poil terne, tout maigrichon, fatigué, inoffensif mais doté d’un talent singulier qui ne va pas du tout avec son physique. Il est bruyant. Il respire et ronfle comme un ogre, il aboie comme un fauve. Quand il ouvre la gueule, on entendrait presqu’un rugissement.

Evidemment, il n’a jamais été question de problème de voisinage dans la maison de ses parents en bordure de forêt de Meudon. Il y avait un jardin et suffisamment de distance avec les maisons d’à côté. C’est d’ailleurs un détail auquel Auguste n’avait jamais vraiment prêté attention. Mais depuis son installation dans cet immeuble construit il y a plus d’un siècle et dont l’isolation laisse à désirer, la présence de Goliath est rapidement devenue le principal sujet des conversations de pallier. Les habitants sont pour certains agacés, pour d’autres exténués. Tiens, il y a par exemple Madame Staropoulos, la voisine d’à côté, qui ne ferme plus l’oeil de la nuit. Elle dit vivre « l’enfer des nuits sans sommeil » au rythme des vibrations provoquées par les ronflements nocturnes de Goliath. M Etchebarne qui vit dans l’appartement au-dessus, vit d’autant plus mal sa longue inactivité qu’il doit supporter à longueur de journée les interminables hurlements à la mort de Goliath quand son maître n’est pas là. Auguste Lepot se retrouve rapidement dans une situation impossible pour son tempérament si discret. Et puis un soir, M. Ogdon, représentant des habitants de l’immeuble vient sonner à la porte et lui expose fermement en brandissant une pétition noircie de signatures les critiques de la petite communauté à l’encontre du caniche qui insiste-t-il « fait bien trop de bruit ».

Auguste le vit très mal. C’est qu’il n’aime pas déranger. Il a bien imaginé en parler à ses parents afin qu’ils récupèrent Goliath. Mais non, non, il ne veut pas les inquiéter non plus. Ses parents vieillissent et feraient quoi d’un vieux cabot dont ils n’ont toléré la présence que pour faire plaisir à leur fils unique. Quant à l’emmener chaque jour à la bibliothèque ? Impensable. Dans ce lieu qui ne tolère que modérément le bruit, Goliath attirerait les regards. Mal à l’aise, se sentant observé, jugé, Auguste finit par se résoudre à prendre la seule décision douloureuse qui l’apaisera.

Par un matin froid et pluvieux de décembre, il explique à Goliath, pour n’éveiller aucun soupçon, qu’ils vont découvrir ensemble un nouveau centre commercial dans un quartier qu’ils ne connaissent pas. Comme convenu, Auguste attache Goliath à l’entrée du grand magasin, et doit se faire violence pour ne rien laisser paraître de l’émotion qui l’envahit lorsqu’il serre contre lui pour la dernière fois son compagnon en lâchant comme chaque samedi matin « je vais acheter le pain et le journal. A tout de suite ». Puis il disparaît à l’intérieur de la galerie marchande prenant soin de ne pas se retourner pour que Goliah ne voit pas ses yeux rouges et son visage ruisselant de larmes. A une dame attentionnée qui le sent triste, il explique poliment que c’est le vent du matin qui le « fait pleurer ». Auguste se hâte et ressort par l’arrière puis s’engouffre dans le boulevard jonché de feuilles, son cœur battant la chamade.

Goliath a confiance. Il reste tranquillement assis devant l’entrée principale, espérant à chaque ouverture des portes automatiques reconnaître la silhouette timide et maladroite d’Auguste. Mais les minutes passent et bientôt c’est une pluie soudaine qui s’abat sur le quartier cerné depuis l’aube par des nuages noirs. Le vent se lève et le coin devient glacial et désert. Goliath comprend alors qu’il est ce fantôme que plus personne ne voit. Il comprend qu’Auguste ne reviendra pas. Il devine surtout qu’il lui est arrivé quelque chose et qu’il a besoin de son aide. Maintenant. Tout de suite. Il faut faire vite. Malgré son grand âge, Goliath ronge courageusement le lien qui le retient prisonnier. Puis, déterminé, respirant le fond de l’air à la recherche d’un indice, d’une odeur familière, il disparaît dans le brouillard qui vient de recouvrir Paris.

Auguste est alors dans un état second. Il erre dans des rues qu’il ne connaît pas, s’y perd et cela doit se voir. Comme se devine sa fragilité lorsqu’il est approché par un groupe de trois jeunes gens manifestement animés de mauvaises intentions. Les silhouettes menaçantes se mettent en travers de son chemin, espérant profiter de la faible luminosité et de la brume épaisse qui les entoure. Leurs regards insistent du côté de sa montre calculatrice (un cadeau de son tonton Joe) et de sa lourde sacoche (pleine de livres à lire ou à ramener à la bibliothèque). Auguste rentre déjà les épaules, semblant accepter son sort, y voyant probablement une forme de punition pour avoir abandonné Goliath.

Mais alors que les trois assaillants l’immobilisent de façon autoritaire contre le mur, un grognement sourd déchire le brouillard derrière eux. Suivi d’un hurlement féroce. Les mauvais garçons se regardent effrayés, imaginant probablement à quoi peut ressembler ce fauve échappé d’un zoo. Le pouvoir de l’imagination. Ils s’échappent en courant. Evidemment, pour Auguste, ce cri est à la fois familier et réconfortant. Il accueille avec bonheur Goliath, les bras grands ouverts, le sert longuement contre lui, jure qu’on ne l’y reprendra plus, se perd en excuses pour après avoir si lâchement abandonné son compagnon. Il le sait, leur vie ne sera plus la même désormais. Ils vont rentrer à la maison et peu importe ce que diront les voisins de l’immeuble ou les gens dans la rue, Auguste défendra Goliath, défendra son aboiement si unique, défendra leur amitié contre vents et marées.

Nimbuus 20

 C'est l'histoire d'un robot drône, le Nimbuus 20 , qui vit dans un monde blanc et sans émotions. Il se déplace à loisir et tour...