Le projet de station essence était né ainsi. Sorti de terre, exhumé dans l'enthousiasme de tout ce qui allait suivre. Le port en eau profonde s'épanouissait à quelques dizaines de kilomètres au nord, l'immense 4 voies reliant Kribiza à la capitale se préparait à son tour.
Chacun se projeta avec appétit. Ca construisit avidement. Innocent était de ceux-là. Il vit sa chance et s'en saisit, s'en empara. Poussé par la fougue de ces gens qui ont connu la faim. Une faim de succès qui ne l'avait jamais quitté depuis l'enfance. Depuis que sous ses yeux d'enfant, son père s'était littéralement effondré après un accident du travail qui l'avait conduit vers l'encrassement, le sentiment d'obsolescence, l'alcool et un jour l'extinction des feux. Brutale.
Innocent s'était juré depuis de ne jamais plus marcher dans les pas du paternel. Il traça son propre sillon.
Flambant neuve la station essence. Mais l'autoroute attendait toujours, et le port en eau profonde végétait. Les voies maritimes étaient maintenues vers la Capitale économique et le boum attendu n'eut pas lieu. Pas de bateau, pas de développement.
La station attendit son heure de gloire. Et elle attendit encore.
Innocent y avait mis toute sa droiture, ses valeurs. La sobriété, la clarté dans ses finances. La vertu et l'église le dimanche.
Rien n'y fit.
Lentement, la nature reprit ses droits.
Un client tout de même, une fois par semaine. Quand c'était 2 fois, c'était le bout du monde.
Innocent petit à petit ne fut plus lui-même. Il s'endetta et se vit de nouveau marcher dans les pas de son père, ce qui n'était pas bon signe. Il y perdit toute dignité. Et projeta le pire des actes.
Et ce qui arriva ensuite, c'est encore Massalia qui en parle le mieux.
Massalia était la fille unique d'Innocent. Elle était la seule qui le retenait encore à la vie. Plus qu'à un fil. Elle voyait bien que son papa n'était plus le même et se sentait impuissante à lui venir en aide.
Jusqu'à cette fameuse nuit. La petit saison des pluies avait commencé et un orage violent éclata.
Il y eut un éclair puis plus rien.
Massalia rouvrit les yeux elle était trempée, allongée quelques part entre la pompe et la guérite.
Elle respira longuement et laissa venir à elle ses premières impressions..
La foudre venait de s'abattre tout près, heureusement sans graves conséquences.
Puis en un flash elle aperçut comme deux ombres immenses qui semblaient converser sur le mur de la station par une nuit sans lune à la faveur de l'éclairage public : un réverbère, rassurant, qui surplombait la scène.
Sans effort, deux prénoms par le grand mystère lui furent glissés à l'oreille : Pistolito et Parabella.
Pistolito, c'était le pistolet à essence (il n'y en avait qu'un) de la petite station. Sous l'effet de la foudre, il avait quitté son logement et se trouvait dan une position telle que son bec semblait indiquer un direction précise à Massalia. Tout chez lui semblait désigner Parabella.
Parabella était la parabole fixée sur le toit de la station.
Il fallait empêcher coûte que coûte que le drame de la génération d'avant ne se reproduise pas inutilement. et une idée fit lentement son chemin.
Massalia procéda méticuleusement à l'aide d'un échelle et fut dans la nuit déplacer l'assiette de la parabole, légèrement, d'un quart de tour; C'était comme sa main était dirigée par une entité invisible.
Elle savait que son papa passait de plus en plus de temps devant ses chaînes "pousse-au-crime", qu'elles qui le maintenaient dans un état cataleptique depuis que la dépression s'était installée.
Grâce au geste de Massalia, les chaînes qui fleurissaient sur le drame, sur le fait divers, sur l'horreur furent remplacées comme par magie par des chaînes gaies et entrainantes pour la jeunesse. Innocent était dans un tel état de délabrement psychologique qu'il n'y vit que du feu, qu'il finit par retrouver le sourire et consacra du temps à sa fille.
Il se retroussa les manches. Le vent tourna. Depuis on vient y faire le plein et se prendre en photo au côté de Pistolito, Parabella Innocent et Massalia.