La chair de poule vous dis-je, pas celle qui vous parcourt l’échine à l’écoute d’une symphonie fantastique. Plutôt celle qui vous grignote la couenne et descend vous secouer les os lorsque l’organisme se prépare à la fuite face à l’impérieux danger.
C'est le temps du brouillard de nos 20
ans. En ces temps reculés, on m’appelle encore le King de l'OCB, c'est avant les problèmes de santé qui mettront d'eux-mêmes fin à ces excès coûteux. Je roule plus vite que mon ombre et je
m’abîme facilement dans les vapeurs et autres lâches manipulations que fomente le THC dans notre dos, de celles qui
vous renforcent paradoxalement dans l’idée que votre corps est votre ennemi, qu'il faut le combattre à tout prix, et pire, que le
monde autour complote et conspire à votre perte… Curieuse époque que les plus fragiles traversent avec la démarche (invisible pour le commun des mortels) d’un éclopé. D'un déchet humain.
Parfois, lorsque le regard des
autres me brûlait à l’intérieur, j’allais trouver du répit dans la baignoire
(lorsqu’elle ne débordait pas de bières fraîches pour un improbable Guinness
des records) et tirait le rideau pour passer inaperçu le temps de
retrouver mes esprits, un peu de dignité, un semblant de sourire pour la
façade. Le temps matériel de tout reconstruire.
C''était le cas ce fameux soir. La
soirée de Jibouille bat son plein et je suis planqué dans
la douche, à l'aise. je respire, le rideau tiré.
Comme si c'était hier...
Je viens d’achever le reste d’un
joint dans le siphon lorsque la fenêtre au-dessus du lavabo s’ouvre… On est au
rez-de-chaussée. Je pense un instant à un courant d’air. Puis au
Père Noël qui se serait planté de trois semaines. On est le 11 décembre.
Le rideau de douche tremble et je comprends vite que quelque chose n’est pas bien normal. Qu’une ombre s’est vraiment faufilée dans la pièce. Je la devine et je ne souris plus du tout. Mon coeur s’emballe et je retiens ma respiration, les dernières vapeurs de skunk avec. Il y a le bruit sec de deux pas lourds sur le carrelage. Et l'odeur particulière de vapeurs d’alcool frelaté. Aigre, acide.
Je me penche et je le vois. Enfin, je l’entrevois. Je reste silencieux ; les idées filent. Un ami désireux de faire une surprise ? Il est de dos. Je ne reconnais personne de familier. Il marmonne. Se lave les mains longuement qu’il a étrangement sales.
J’ai quoi qu’il en soit trop honte pur faire quoi que ce soit qui signalerait ma faiblesse au monde extérieur. Ce serait une mauvaise réputation à naître dans ces petits milieux autorisés. Mais la peur s’ajoute à la décision de ne plus bouger, même un petit doigt.
Il se saisit de mon masque effrayant de Michael Myers qui choit sur la paillasse. L'ajuste face au miroir. Pas eu le temps de voir son visage. Mais le couteau, sa lame luisante dépassant de sa ceinture, ça oui. J'ai tout loisir de le repérer. Mon rythme cardiaque s'accélère sans effort.
Il ouvre la porte laissant un bruit
dingue s’engouffrer dans la salle de bains.
Je compte bêtement jusqu'à 10 dans ma tête Dieu sait pourquoi.
Puis je lui emboîte le pas sans autre projet que celui du chat lors dans les jeux de notre enfance. Façon de dédramatiser peut-être. Allez comprendre. En sortant, je croise Anna et son masque au rire forcé d'Hillary Clinton. Avec le recul, elle me cherche sûrement, ça fait quelques temps qu'on se cherche, je crois que je lui plais, mais là c'est pas ou plus du tout le moment.
Y a du beau monde. Partout, ça fête, ça saute, ça hurle, ça trépigne, ça s'empoigne avec affection. Je le cherche du regard dans une forêt de masques. je ne veux paniquer personne. Juste le repérer. Les gens me reconnaissent soudain.
"Bah Rémi... Il est où ton masque ? Tu fais grève ? Tu joues plus ?
Rires gras de Laurel et Hardy. Je ne plus luné pour répondre à qui que ce soit. Même l'animal social en moi s'est égaré.
Puis Frank Sinatra me désignant le jardin.
"Ah ben merde j'ai cru que c'était toi dehors ... trop drôle !
Re-rire gras.
Le buffet... Il faut me faufiler à découvert jusque là, craignant les remarques des uns et des autres confortablement planqués sous leurs faciès de carton.
Au fond du petit jardinet de 3 mètres sur 3 mètres. C'est là que je l’ai retrouvé, au-dessus du banquet plus si garni.
Il fait froid dehors mais surtout dans mon dos. Une neige presqu’invisible se met à tomber et tout le monde s'excite de plus belle.
Il se baffre sous le masque l'énigmatique intrus. Sa longue gabardine beige rappelle davantage un peignoir que le pardessus de l'inspecteur Gadget. Puis je le vois repartir et bifurquer vers le banc, s’ asseoir, se pencher sur de minuscules écritures, cherchant à y déceler quelque vérité…
Il se redresse, sort son couteau. Et c'est là que j'ai eu le plus peur.
Je vais droit sur Jibouille, l'empoigne et le guide jusqu’au jardin.
Plus de Michael Myers.
Nulle part.
La neige a cessé.
Le couteau est là, offert sur le banc.
D’intuition je m'en empare et lis dessous en pattes de mouches :
CECI EST MON BANC, IL EST TOUT CE QUE J’AI. JE SUIS TOUT CE QU’IL A.
Jibouille aimait chiner à cette époque. Je l'interroge et ce banc il confesse l’avoir récupéré non loin sur un trottoir cul par-dessus tête. C'est alors que je comprends et que le programme du lendemain prend forme.
Je passe finalement la nuit sur place. Le
lendemain je l’aide à remettre le banc là où il l’a trouvé au bout de la
rue près d’un square. Lorsque nous arrivons, transpirants, éreintés,
évacuant une partie de l'alcool de la nuit, je reconnais l’homme de la
veille s’extrayant d’une zone d’ombre dans le square me rappelant le lion sorti de sa sieste au Zoo. Il vient à nous, opine timidement du chef et s’installe fier comme un pou sur ce banc qui est tout ce qu’il a jamais eu.


